Les conditions du développement du talent et de l’expertise

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expertiseAlors que les plus grands experts du tennis mondial s’affrontent sous nos yeux et montrent leur grand talent, nous voulions partager et revisiter avec vous le tableau synthétique d’une étude de Bloom datant de 1985.

Cette étude est encore aujourd’hui une des bases de réflexion les plus reconnues quant à l’étude du développement de l’expertise, nous l’avons d’ailleurs retrouvée dans un dossier sur la détection et la formation des sportifs de haut niveau écrit par le laboratoire de psychologie du sport de l’INSEP (Philippe Fleurance). La force de cette étude est certainement liée aux méthodes qualitatives rigoureuses utilisées pour analyser l’expertise.


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Caractéristiques d’individus talentueux, des intervenants et des parents à différentes phases de leur carrière

En pratique, Bloom a mené une recherche longitudinale pendant quatre ans, et il a recueilli des informations verbales, au cours d’entretiens structurés, avec des experts dans différents domaines (des sportifs, des artistes, des scientifiques), avec les parents et les entraîneurs/enseignants/mentors de ces experts. Les résultats démontrent la singularité du développement de chaque carrière individuelle, mais ils permettent également de faire ressortir des caractéristiques communes.

En premier lieu, Benjamin S. Bloom indique clairement l’importance, pour atteindre un haut niveau d’expertise, des encouragements, du soutien social, de l’éducation et de l’engagement dans la pratique. Ces différents éléments se retrouvent quelle que soit la sphère d’activité. Mais si les relations sociales et l’environnement favorable sont les principaux facteurs du développement du talent, le processus de construction s’établit dans le temps. Ainsi, trois phases de construction de l’expertise ont été identifiées. Il s’agit des phases d’initiation, de développement et de performance.


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Les 3 phases de construction de l’expertise

Phases de développement du talent

 La phase d’initiation

  • Les parents ont un intérêt pour les activités physiques.
  • L’enseignant est d’une grande importance, il favorise par ses attitudes et ses encouragements l’adhésion et le plaisir pour l’activité. Il corrige grâce à l’utilisation de feedbacks positifs.
  • Remarque sur le mot « spécial » : si l’entraîneur est particulièrement attentif à l’enfant, c’est parce que celui-ci apprend très facilement, fait des progrès rapides, l’enfant est détecté comme ayant des dons et une attitude particulière (différente /hors norme). L’enfant cherche le regard approbateur de l’entraîneur. Ces attentes respectives sont la première source de motivation chez l’enfant.

La phase de développement

  • Les parents soutiennent les enfants dans leur pratique : support financier, soutien moral, aide à la programmation mais l’engagement et la motivation de l’enfant/adolescent lui permettent d’être moins dépendant (psychiquement) de ses parents (début de l’appropriation).
  • Le type d’entraîneur change, évolue, il est choisi en fonction d’une part de ses qualités, de ses compétences techniques et son expertise, d’autre part de sa réputation. L’entraîneur est stimulant pour que le sportif atteigne des objectifs précis, il insiste sur les compétitions comme élément d’évaluation des progrès.
  • Les athlètes perfectionnent leur style et leur technique. Deux changements importants suivent leurs progrès :
    • les heures d’entraînements augmentent significativement (20-25h par semaine) ;
    • les copains sont choisis au sein du domaine sportif et les autres activités sont de moins en moins investies.

À cette étape, l’inscription dans l’activité sportive est très forte, le dessein personnel est de parvenir au plus haut niveau d’expertise.

La phase de performance et d’expertise – Les années de perfectionnement

L’engagement du sportif est total.

  • L’entraîneur (souvent nouveau) propose de parfaire l’apprentissage et met en valeur le style et la personnalité de l’individu performant.
  • Tous les détails sont réfléchis et mis en place en fonction de la singularité même du joueur (perfectionnement technique, affinement tactique, analyse rigoureuse et la plus détachée possible du résultat).
  • Les sportifs établissent des métacognitions : c’est-à-dire « des connaissances sur leurs connaissances » leur permettant de concevoir des objectifs réalistes et de choisir les voies pour y accéder.
  • Dans ces conditions de responsabilité et d’autonomie, le soutien affectif des parents est moins indispensable. Cette étape d’expertise n’est atteinte qu’après de longues années de pratique. Le temps (et la patience) est un facteur capital. Les chercheurs Kramp et Tesch Römer l’estiment à dix ans de pratique délibérée.


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Dix ans de pratique délibérée pour atteindre l’expertise : quantité et qualité

La différence de niveau entre les pratiquants d’une discipline peut être expliquée par la quantité de pratique délibérée qui peut être définie comme suit :

Pratique délibérée
: activité humaine située entre le jeu (plaisir) et le travail et destinée à améliorer le niveau de performance et d’expertise, l’entraînement doit mobiliser des efforts délibérés dans le but de progresser. La pratique prolongée ne suffit pas.

Le sens des actions se situe dans une perspective d’amélioration des performances, sans plaisir immédiat exigé, sans récompense extérieure, mais avec une forte mobilisation de l’individu pour et dans sa discipline.

La pratique délibérée est elle-même soumise à un développement : l’extension de la durée des entraînements est une adaptation lente et régulière, l’augmentation du temps d’entraînement quotidien et hebdomadaire se fait progressivement jusqu’à ce que les sportifs soient totalement absorbés par ce qu’ils font.

Les feedbacks des entraîneurs, en favorisant notamment les retours d’informations intrinsèques (ressentis du sportif), suscitent une meilleure focalisation de l’athlète sur ses performances.

L’optimisation de la pratique délibérée demande la conservation d’un équilibre entre les efforts et les temps de récupération. Cette négociation est la base d’un accroissement lent et mesuré des demandes qui permettra la construction d’un juste équilibre pour permettre l’absorption des quantités de travail demandées. En effet, il est indispensable de rester vigilant au surentraînement, aux perturbations psychophysiologiques qui en découlent, pouvant aller jusqu’à l’aversion pour l’activité.

Ce tableau nous rappelle donc combien le développement d’une expertise est le fruit d’une rencontre entre une personnalité (avec un potentiel), des parents et un entourage social soutenant et des entraîneurs avec des compétences et une expertise distinctes selon les étapes. Il nous montre aussi combien il est important de veiller à la qualité de l’engagement de chacun et également de s’armer de patience.

Par Mélanie Maillard, psychologue clinicienne intervenant pour la FFT dans le cadre des différentes formations des enseignants et de l’accompagnement des sportifs et des sportives du Centre National d’Entraînement depuis 1999.

Cet article est également disponible, sur abonnement, dans l’e-mag du Club Fédéral des Enseignants Professionnels de Tennis.

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